PISA: conformisme ou innovation ?

Dans l’introduction des principaux résultats de l’enquête PISA 2012 “ce que les élèves de 15 ans savent et ce qu’ils peuvent ChineseSchoolsfaire avec ce qu’ils savent”, Angel Gurria, le secrétaire général de l’OCDE, écrit fièrement : “De plus en plus de pays cherchent à l’étranger des informations sur les politiques et pratiques les plus efficaces et les plus fructueuses. Dans une économie mondialisée, la réussite ne se mesure en effet plus uniquement en fonction de critères nationaux, mais aussi en fonction des systèmes d’éducation les plus performants qui s’améliorent rapidement. En dix ans, le Programme International de l’OCDE pour le suivi des acquis des élèves (PISA) est devenu la référence mondiale dans le domaine de l’évaluation de la qualité, de l’équité et de l’efficience des systèmes d’éducation… L’enquête PISA identifie les caractéristiques des systèmes d’éducation très performants pour permettre aux gouvernements et aux professionnels de l’éducation de s’inspirer de politiques efficaces qu’ils peuvent adapter à leur contexte local.”

PISA confirme la crise de certains systèmes éducatifs

Les résultats de l’enquête 2012 ont provoqué dans mon pays, la France, des interrogations profondes. Le Monde titre : “Éducation, la France décroche !”. La France recule à la 25e place du classement international PISA de l’OCDE sur le niveau scolaire. Loin de les corriger, l’école française ne fait qu’accentuer les inégalités sociales entre élèves.”

PISA confirme la crise profonde du système éducatif français, bloqué par le conservatisme des élites, les pesanteurs bureaucratiques et  le corporatisme des syndicats enseignants. J’espère que le choc de ces résultats sera suffisant pour provoquer des changements.

Mais je m’interroge sur le fait que PISA pointe Shanghaï, Singapour et Hong Kong, comme ayant développé les systèmes éducatifs les plus performants.

Quelle est cette performance ? Celle de la capacité d’ingurgiter des connaissances et de les répéter. Celle d’accepter le conformisme et de s’adapter aux exigences de la compétition ? 

Dans Le Monde du 13 décembre une étudiante d’origine chinoise publie un article intitulé ”Des résultats trompeurs”. On y lit : ”Je me considère assez bien placée pour donner mon humble point de vue sur la situation de l’éducation chinoise; qui est pour le moins alarmante. On y enseigne la valeur de travailler dur, certes, mais aussi la docilité, parfois poussée jusqu’à l’absurde, le nationalisme, voire le chauvinisme…”

PISA valorise l’approche éducative “bancaire”

L’enquête PISA ne risque-t-elle pas de renforcer la tendance des systèmes éducatifs actuels à devenir de plus en plus techniques, instrumentaux et orientés vers la compétition.

Dans son fameux livre ”La pédagogie des opprimés”, Paulo Freire a dénoncé l’approche ”bancaire” de l’éducation qui considère les élèves comme des récipients vides que l’enseignant doit remplir :

  • L’éducateur est celui qui éduque ; les élèves ceux qui sont éduqués ;
  • L’éducateur est celui qui sait ;  les élèves ceux qui ne savent pas ;
  • L’éducateur est celui qui pense ; les élèves ceux qui sont pensés ;
  • L’éducateur est celui qui prononce la parole ; les élèves ceux qui l’écoutent docilement ;
  • L’éducateur est celui qui discipline ; les élèves ceux qui sont disciplinés ;
  • L’éducateur est celui qui choisit et impose ses choix ; les élèves ceux qui obéissent aux prescriptions…

… Plus les élèves s’emploient à archiver les ”dépôts” qui leur sont remis, moins ils développent en eux la conscience critique qui permettrait leur insertion dans le monde comme agents de transformation, comme sujets. ”

Alvin Toffler, futurologue américain auteur du “Choc du futur”, a écrit : “L’analphabète du futur ne sera pas la personne qui ne sait pas lire. Ce sera la personne qui ne sait pas comment apprendre.”

PISA oublie les compétences pour la vie

L’enquête PISA devrait mesurer non pas ce que les élèves ont appris mais dans quelle mesure ils savent apprendre ; elle devrait s’intéresser aussi aux “compétences pour la vie”, c’est-à-dire aux capacités – connaissances, habiletés/aptitudes/savoir-faire, valeurs, attitudes, comportements – nécessaires pour faire face avec succès aux enjeux et problèmes de la vie quotidienne (privée, sociale et professionnelle) ainsi que pour envisager un avenir meilleur.

L’UNICEF, l’UNESCO et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) regroupent les compétences pour la vie en trois grandes domaines :

  • Les compétences de raisonnement critique qui comprennent les compétences de collecte et d’analyse des informations, les compétences de résolution de problème et de prise de décision ;
  • Les compétences de communication et de relations interpersonnelles qui comprennent la communication verbale et non-verbale, l’écoute active, la capacité d’exprimer ses sentiments et de donner des feedbacks, les compétences de refus et de négociation, l’assertivité et la capacité de gérer des conflits ; la capacité de travailler en équipe et de coopérer ;
  • Les compétences d’adaptation et de gestion de soi, qui comprennent la capacité d’auto-contrôle, l’estime de soi, la conscience de soi, les compétences d’auto-évaluation et la capacité de reconnaître et de gérer les émotions et le stress, la pensée positive et les techniques de relaxation, la capacité de se fixer des objectifs.

Les compétences pour la vie influent de manière déterminante sur la capacité d’apprendre, pourtant elles ne font généralement pas incluses dans les programmes scolaires.

Les sciences de l’éducation ont mis en lumière, entre autres, “l’effet pygmalion”, bien décrit par Marcel Pagnol : “Dès que les professeurs commencèrent à le traiter en bon élève, il le devint véritablement : pour que les gens méritent notre confiance, il faut commencer par la leur donner.” (Le temps des amours). L’estime de soi est nécessaire pour apprendre bien, mais l’école traditionnelle qui insiste sur les fautes et les défauts, enferme souvent les élèves dans l’échec et détruit leur estime de soi. N’est-ce pas la raison principale pour laquelle les élèves issus de l’immigration ou des catégories sociales défavorisées réussissent moins bien dans le système éducatif français ?

La vie quotidienne, l’expérience du travail nous montrent que la coopération et le travail en équipe sont indispensables pour apprendre, mais le système scolaire valorise la compétition plus que la coopération. 

Les pédagogues membres du courant de l’éducation nouvelle apparu au début du XXe siècle avec John Dewey aux Etats-Unis, Maria Montessori en Italie, Edouard Claparède en Suisse, Ovide Decroly en Belgique, Célestin Freinet en France, sans oublier Robert Baden-Powell dans le cadre de l’éducation non-formelle, l’avaient bien compris. Ils préconisaient l’utilisation de méthodes actives, le dialogue entre l’enseignant et les élèves, l’apprentissage des techniques d’expression et de communication, la coopération au sein du groupe et la participation des élèves aux prises de décision, etc. Toutes choses que les systèmes scolaires ont tant de mal à adopter et mettre en pratique.

L’enquête PISA malheureusement ne mesure que les apprentissages académiques et ignore les compétences pour la vie qui pourtant les conditionnent.

L’école ne devrait pas être incitée seulement à remplir des têtes et à former les techniciens, les cadres et les ingénieurs dont l’économie a besoin. Elle devrait surtout former des personnes équilibrées et confiantes en leurs capacités, solidaires et capables de créativité, des citoyens capables de porter un regard critique sur la société et de s’associer les uns les autres pour faire émerger les solutions innovantes dont notre monde a tant besoin. 

Qui persuadera l’OCDE d’introduire les compétences pour la vie dans le PISA ?

 

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